Le Grand Tour

Miroir d’Eux : « Il n’y a pas de mal à être un peu fou »

« Il n’y a pas de mal à être un peu fou ». Bien au contraire. Cela donne parfois lieu à de merveilleuses initiatives. Comme la compagnie de danse Miroir d’Eux à Roubaix. Quand les deux instigateurs du projet, Magalie Mattana et Pol Coussement, se sont rencontrés pour la première fois, ils se sont dit que l’autre était un peu (très) fou. La première est enseignante, le deuxième chorégraphe. L’une a le sens de l’ordre, l’autre crée à partir du chaos. Deux mondes qui se rencontrent à mi-chemin et donnent ensemble vie à un beau projet artistique pour les jeunes de Roubaix.

En 2012, De Kortrijkse Schouwburg (le Théâtre de Courtrai) était à la recherche de comparses de l’autre côté de la frontière dans le cadre du projet Interreg Transdanse. Ils sont tombés sur Magalie Mattana, enseignante à l’École Jules Michelet à Roubaix et l’ont amenée en contact avec Pol Coussement. Les différences se sont avérées grandes : Magalie aime l’aspect pédagogique, le travail strictement linéaire pour aboutir à un résultat. Pol est un artiste pur jus qui recherche le chaos pour arriver à une création.

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Heureusement, les similitudes se sont révélées plus grandes encore : si « être fou » fait référence à la naïveté, à la conviction inébranlable qu’on peut rendre le monde un peu meilleur, alors Magalie et Pol sont plus que fous à leur façon. Aussi différents que soient leur caractère et leur approche, les valeurs qu’ils prônent et défendent sont les mêmes. Ensemble, ils veulent créer dans un quartier sensible un port d’attache, où les jeunes peuvent se rendre en toute décontraction pour découvrir leur créativité, leur audace et leur esprit d’entreprise.

Transdanse a été un premier pas dans ce sens. Une exploration entre environnements scolaire et artistique, et entre deux régions distantes d’à peine vingt kilomètres. Une exploration qui a réussi à trouver un écho à Roubaix. Auprès des jeunes participants, bien sûr, mais aussi dans leur entourage. Magalie : « Parfois, il arrivait que les mamans veuillent aussi découvrir la danse contemporaine. Les enfants souhaitaient aussi continuer à danser en dehors des cours, mais ne trouvaient pas tout de suite chaussure à leur pied dans l’offre traditionnelle de loisirs à Roubaix. Il est peu à peu devenu évident qu’un projet ne suffisait plus. Nous devions en faire plus pour répondre aux demandes socio-artistiques du quartier. »

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Avec le soutien moral des parents et des sympathisants, et le soutien financier et organisationnel du Gymnase (Centre de Développement Chorégraphique National), de la ville de Roubaix, de l’École Jules Michelet et du Ballet du Nord, Magalie et Pol ont pu créer en 2016 Miroir d’Eux. Une compagnie de danse dans laquelle, comme le souligne Pol, « la création artistique passe avant tout, elle est créée et portée par les danseurs, et se fait dans le respect du contexte dans lequel les jeunes travaillent. Nous ne nous contentons pas d’arriver dans le quartier, de faire notre truc et de repartir. Non, nous nous impliquons, avec le quartier. »

Il a fallu un certain temps pour savoir si la sauce allait prendre à la suite du passage de l’environnement scolaire et de « l’obligation » à l’environnement de loisirs où les jeunes se mettent à la danse en toute liberté. Cette appréhension a entre-temps disparu. Miroir d’Eux, et surtout les jeunes danseurs et leur quartier, ont parcouru un long chemin.
Pol : « Peu d’autres jeunes peuvent se targuer d’être montés sur la scène du Singel à Anvers et celle du Colisée à Roubaix. Lors d’événements comme Les Petits Pas, tout le monde s’active : les jeunes ne se contentent pas de danser, ils s’occupent aussi, avec leurs proches, de l’accueil et de la caisse, de l’introduction et du débriefing, etc. Dans un premier temps, le ballet classique était un sujet à éviter dans le quartier. Désormais, on est fier quand des jeunes ont la possibilité de passer une audition au Ballet du Nord. Et si le seuil du Gymnase s’est d’abord avéré trop haut, on a depuis gravi quelques marches, si bien que les habitants du quartier s’y rendent à présent de temps à autre. »

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Les aspects pédagogique et artistique se sont rapprochés. Pol : « Maintenant, j’apparais aussi sur le calendrier du personnel enseignant. Pour l’équipe pédagogique, je suis devenu un collègue à part entière. » L’estime pédagogique est mise en lumière par le soutien dont bénéficie Miroir d’Eux de la part de l’enseignement et de l’inspection. La considération artistique est attestée, entre autres, par le fait que Le Gymnase cite la compagnie en exemple de meilleures pratiques parmi les ateliers de danse nationaux.

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Selon Magalie, la raison du succès est simple : « Les jeunes se donnent à 100 % parce que cela vient d’eux. Cela se retrouve aussi dans le nom de Miroir d’Eux : c’est le reflet des jeunes et de tout ce qu’ils peuvent faire. Pol n’est pas uniquement chorégraphe, il se soucie des danseurs. Il veut découvrir la personne derrière le danseur et faire ressortir son talent. » Et Pol de confirmer : « Nous souhaitons marquer la vie des jeunes. Faire en sorte que la danse les rende plus forts, plus audacieux et plus désireux d’entreprendre des choses. »

Les jeunes, eux, ne voient pas les choses avec autant de philosophie. À leurs yeux, Miroir d’Eux, c’est tout simplement Pol et Magalie. Et ils sont d’ailleurs la raison pour laquelle ils viennent et continuent à venir à Miroir d’Eux. Rania (11 ans) l’exprime en ces termes : « J’adore chanter et danser et je voulais rester avec Mlle Magalie. Ailleurs, ce ne serait pas aussi chouette et j’aurais plus d’appréhension. Avec Pol et Mlle Magalie, c’est différent. Maintenant, nous dansons ensemble comme un seul groupe, les garçons et les filles ensemble, nous ne sommes plus séparés. »

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Pour Chloé (17 ans) aussi, elle qui est là depuis le début avec Transdanse, le projet est très enrichissant : « Au début, je trouvais ça bizarre. Mais cela a changé petit à petit. Nous avons davantage osé nous ouvrir et nous exprimer. J’aime également Pol et sa façon de travailler. Il bavarde et rit avec nous. Il n’y a pas de barrière, nous pouvons tout simplement être nous-mêmes. » Et c’est tout ce qui est nécessaire. Pendant l’interview, les jeunes arrivent au compte-gouttes, seuls ou par groupes de deux ou trois. Ils bavardent un peu à l’écart. Mais pendant la répétition qui suit l’entretien, on voit soudain un groupe soudé de danseurs qui sont absorbés par la danse et la musique, qui n’ont pas peur de faire des commentaires ou d’en recevoir. Un port d’attache artistique comme il se doit, ici à Roubaix.

Conny Van Gheluwe

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Si vous voulez apprendre à connaître les jeunes et les instigateurs de Miroir d’Eux, vous pouvez consulter le site www.miroirdeux.fr ou, mieux encore, partager l’enthousiasme des jeunes lors de la Nuit des Arts aux Ateliers Jouret, 13 rue de l’Hospice, Roubaix (de 18h00 à 20h00, chaque demi-heure).