Le Grand Tour

Migraction59 : un week-end au chaud pour les jeunes migrants

Il y a un peu plus d’un an, la professeure lilloise Sophie Djigo a créé Migraction59, un réseau citoyen qui amène les migrants de Calais dans la métropole le temps d’un week-end pour qu’ils récupèrent. Des chauffeurs vont chercher ces hommes et ces femmes - jeunes pour la plupart - dans la ville portuaire et les conduisent dans des maisons et des appartements à Lille, Roubaix, Tourcoing et alentours. « Nous faisons ceci parce que les autorités ne font rien », explique Sophie. « C’est la moindre des choses que nous puissions faire ».

Un dimanche après-midi à la Coopérative Baraka de Roubaix. Les gens entrent peu à peu, chaque fois deux migrants et leur famille d’accueil. Migraction59 réunit régulièrement son réseau le dimanche : les exilés de Calais et les bénévoles qui leur offrent le gîte et le couvert le temps d’un week-end. L’atmosphère est gaie. Il y a du cake sur la table, on parle, on mange, et au bout de deux heures on monte le son et on danse. Dehors, il pleut des cordes, nous venons de vivre la première semaine rigoureuse de l’hiver. La neige est de nouveau annoncée pour la semaine prochaine. Malgré les visages gais, vous savez que les personnes présentes vivent la semaine dans des conditions précaires. Depuis Calais, ils cherchent jour et nuit un moyen de rejoindre le Royaume-Uni.

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Des garçons de 17 ans

Les migrants sont dans la métropole depuis samedi. « Le week-end se déroule comme suit : les visiteurs de Calais arrivent en début d’après-midi. D’abord, c’est la douche, ils y tiennent beaucoup. Cela fait des jours qu’ils n’ont pas pu se laver », explique Gonzague Cuvelier : « Ensuite, nous mangeons, puis ils demandent s’il y a du Wi-Fi. Ce qui n’est pas un luxe, contrairement aux apparences. Le Wi-Fi leur permet d’être en contact avec leurs amis et leur famille. » Gonzague emmène ses invités à Lille. « Mais nous ne partons pas longtemps. Ils sont si contents de se réchauffer après ces dures journées passées à l’extérieur. Ils ont beaucoup de sommeil à récupérer. Le samedi soir, je lave leurs vêtements. Le dimanche, je leur prépare des œufs et de la baguette et puis je vais dire la messe. »

Gonzague Cuvelier est prêtre ; pour lui et accueillir, ces gens est une évidence chrétienne. « Ce week-end, mes invités avaient la vingtaine, mais j’ai déjà reçu des garçons d’à peine 17 ans. » De jeunes adultes donc, qui ont fait un voyage de plusieurs mois depuis leur pays d’origine jusqu’au littoral froid et venteux de Calais. Sont-ils matures ? Gonzague réfléchit longuement. « Ils sont plus autonomes », dit-il en souriant. « Ce sont encore des gamins. Mais ils savent parfaitement s’orienter, ils connaissent tous les filons. » Gonzague était l’un des premiers hébergeurs de Migraction59. « J’ai déjà accueilli trente migrants. Je sais que huit d’entre eux sont arrivés au Royaume-Uni. Je ne sais pas comment, mais ils sont arrivés à leur fin. »

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Tout le monde peut aider

Migraction59 recherche des chauffeurs bénévoles le vendredi soir et le lundi matin. Vous pouvez aussi devenir hébergeur. Ou faire les deux. « Quand nous avons créé le réseau, nous voulions une action claire à laquelle chacun pouvait participer à sa manière », explique Sophie Djigo. « Nous faisons ceci parce que l’État ne fait rien. Vous pouvez protester contre cette situation en la dénonçant, ou en manifestant. Ou vous pouvez changer les choses sur le terrain. » Sophie a été témoin des conditions de vie dans la « jungle » de Calais, de la répression de la police, qui avait pour ordre de détruire systématiquement les tentes et le matériel. « Alors que ces gens n’ont nulle part où aller. Ils ne peuvent pas demander l’asile en France parce qu’ils sont arrivés par l’Italie. » Avec Migraction59, la jeune professeure de philosophie veut lutter de façon très concrète contre une situation qu’elle qualifie d’absurde. « La France ne veut pas voir ses migrants. Ils sont pourtant bien là. Les associations de Calais ont calculé ce que cela coûte en termes de sécurité. Un budget qui permettrait d’ouvrir de nombreux centres d’accueil. L’État est irrationnel, politiquement et financièrement parlant. Et ça nous coûte les yeux de la tête. Il ferait mieux de donner un statut à ces gens et de les accueillir. »

Migraction59 compte actuellement 1 500 membres et accueille 50 personnes chaque week-end. « C’est déjà bien, mais nous ne pouvons pas encore peser dans le processus de décision. Nous devons encore nous développer pour avoir ce poids. Il est important que nous expliquions aux gens qu’accueillir des migrants chez soi, c’est possible et c’est légal. Nous appliquons la Constitution. L’État pourrait faire tellement de choses pour faciliter les choses : à commencer par cesser de violenter les personnes dans les camps. Elles arrivent chez nous avec des blessures, ou avec du gaz lacrymogène dans les yeux.

Il faut aussi arrêter de faire peur aux gens avec les préjugés. Les migrants sont simplement de jeunes gens en fuite. D’ailleurs, qui doit avoir peur ? Nous avons affaire à des garçons qui ont parcouru la moitié du globe, qui séjournent maintenant à Calais, et qui font une heure trente de route dans une voiture les emmenant à Lille pour être hébergés par de parfaits inconnus. Avouez que cela exige de grandes facultés d’adaptation. Hier, j’ai accueilli des nouveaux. Ils ont passé les deux premières heures assis sur le bord de notre canapé, il leur a fallu un certain temps pour se sentir à l’aise. »

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Réseau diffus

Ils apprécient manifestement la musique, la tarte et la compagnie. Ils me parlent des conditions de vie exécrables dans le camp de Calais, du froid des derniers jours. Ils refusent d’être photographiés, ce qui est logique. Ils veulent aller au Royaume-Uni, et préfèrent donc garder l’anonymat. « C’est bien de pouvoir se retrouver ici. C’est bien d’avoir de nouveau un week-end pour recharger ses batteries », disent-ils. Un jeune Erythréen pose avec son sweat avec le logo de la Ghent University. « Ça se trouve où ? », demande-t-il en riant. Nous voyons ensemble la géographie de la région.

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Un jeune couple habitant non loin de Lille vient d’achever son premier week-end Migraction59. « C’était calme. Nous avons essayé de parler. La barrière linguistique était un réel problème. Mais c’est une belle expérience. » Ont-ils réfléchi longtemps avant de devenir famille d’accueil ? « C’était une évidence pour nous. Lorsqu’on voit les images à Calais et lorsqu’on réalise que cela se passe dans votre pays, c’est impossible de rester les bras croisés, non ? »

« Migraction59 est un réseau diffus, et non une association parfaitement structurée», déclare Gonzague Cuvelier. « Mais ça fonctionne. Le bouche à oreilles fonctionne et les hébergeurs donnent l’envie à d’autres d’ouvrir leur porte aux migrants durant le week-end. » Vous recevez toujours d’autres personnes. Car une des règles est que chaque migrant doit avoir ses chances, ce qui exige une rotation. Il y a actuellement 600 personnes à Calais, ils ne peuvent donc pas tous venir chaque week-end dans la région lilloise. « Je ne peux pas choisir qui j’accueille », poursuit Gonzague, « mais je suis toujours ravi de revoir des gens que j’ai déjà hébergés, comme cet après-midi. »

Bart Noels