Le Grand Tour

Désobéir: une leçon de désobéissance civile

Les élèves belges brossent depuis des semaines pour le climat. Les gilets jaunes mènent des actions depuis des semaines en France et en Wallonie. Mener des actions semble facile, mais quand on veut atteindre un objectif, il faut bien réfléchir. Quelles fins justifient quels moyens? Quel est le rôle des médias? Qu’est-ce que la violence? Et est-elle justifiée? C’est une discussion actuelle. Eurometropolis News a suivi un cours de « désobéissance civile » à Wazemmes. Un rapport.

Un dimanche matin à Wazemmes. Alors que quelques centaines de mètres plus loin, le marché haut en couleurs de l’Eurométropole commence doucement à s’agiter, je frappe à la porte du Moulin de Wazemmes. Un joli moulin, un écologis en fait, érigé de la cave au grenier en matériaux durables. Un cours portant sur l’organisation d’actions, voilà comment j’avais lu l’annonce: « Un stage de désobéissance civile ».

« Si un journaliste était le bienvenu? », avais-je timidement demandé au préalable. « Tout le monde est d’accord que oui, ça nous fait plaisir », m’accueille une chaleureuse Marianna Pastore, une des organisateurs de ce workshop. « Lille est un bon terreau pour les activistes. Nous désirons les soutenir de cette manière. »

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« Partager des connaissances avec ceux qui veulent mener des actions sensées »

Le formateur Rémi Filliau de Tours était encore à Paris le jour précédent, il se trouve aujourd’hui devant le groupe à Wazemmes. C’est un activiste expérimenté. L’année dernière encore, il était devant le juge pour un « Clown Party » contre les armes nucléaires, une action ludique. « Je voyage dans tout le pays pour soutenir des groupes », déclare-t-il. Il fait depuis des années partie du groupe Les Désobéissants, un collectif ayant des racines dans le mouvement écologiste. Un collectif qui s’est développé sur la base des actions non violentes et médiatiques dont Greenpeace est fière. « Nous tenons maintenant à partager nos connaissances avec tous ceux qui travaillent à une action sensée, qu’elle porte sur la paix ou le climat. Pour tous ceux qui s’intéressent à la chose publique ».

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La salle à Wazemmes se remplit doucement, nous sommes plus de quarante, autant d’hommes que de femmes, en majorité dans la vingtaine et la trentaine. « Je suis ici parce que j’en ai assez. Je veux faire quelque chose qui ait un impact », commence un homme pendant les présentations. « Avant, j’étais dans un parti politique, mais la manière de travailler m’a fortement déçu », déclare un autre. « À l’avenir, nous devrons faire plus que manifester pour le climat. Autrement, ils n’écoutent pas », avance un activiste climatique. Ma voisine joue du trombone dans une fanfare qui animent les actions. « Nous avons fait la marche pour le climat. Mais nous sommes aussi allés quelques fois chez les gilets jaunes. » C’est une compagnie disparate, mais les témoignages montrent toujours un engagement réel et une inquiétude concernant la situation de la société: des écologistes, des gens qui prennent la défense des migrants, des gilets jaunes, quelques activistes pour les droits des animaux et quelques personnes qui sont encore à la recherche d’un engagement. Ils ont tous quelque chose en commun: ils veulent de l’action. « Je ne crois plus aux manifestations », entend-on.

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Opinions divergentes, dialogue respectueux

Rémi présente au groupe un cas dans le cadre duquel on détruit un champ d’organismes génétiquement modifiés (OGM) la nuit, en portant des masques. « Qu’en pensez-vous? Le feriez-vous? Qui ne le ferait pas? » Les gens prennent une place dans le local selon leur opinion. « Si vous voulez avoir une réaction, il faut parfois être violent. Pas contre l’agriculteur, mais bien contre les cultures OGM », déclare quelqu’un. « Est-il possible de mener des actions non violentes? », demande un autre. Une discussion de plus d’une demi-heure s’ensuit. On réfléchit, on cogite, on pèse le pour et le contre et on détermine surtout une ligne éthique.

Dans le deuxième cas, Rémi place l’action dans un autre contexte: « Il fait jour, vous prévenez la presse au préalable et vous détruisez le terrain alors que vous êtes identifiables. » Un homme se trouve dans le coin de la salle. « Je trouve toute cette affaire d’OGM abstraite. De plus: j’ai des enfants, je ne veux pas un procès, encore moins finir en prison. » D’autres participants discutent pour savoir si la presse doit être présente ou non. Ils réfléchissent pour savoir – indépendamment des dommages immédiats aux cultures – si d’autres personnes peuvent ressentir de la violence dans le cas d’une telle action. Les opinions sont partagées, mais le dialogue est mené correctement et tout en nuance.

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Rémi Filliau propose ainsi cas d’étude après cas d’étude aux participants. Après un certain temps, on tire les premières conclusions. « Si vous voulez avoir de l’impact, il faut prendre des risques. Mais avec un visage découvert, vous menez votre combat de manière honnête, vous vous sentez également soutenu par le collectif. En collaborant, nous pouvons changer le système », cela semble positif. « On a de toute manière besoin des médias pour légitimer l’action. »

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Un clown qui embrasse

Le débat devient intense quand le formateur présente un nouveau cas, qui se situe à La Citadelle, un ‘bar identitaire’ qui est un lieu de rassemblement pour l’extrême droite. « Vous êtes habillés en clown et vous donnez un bisou à tous ceux qui rentrent dans le bar. » Les participants sont très divisés sur cette forme d’action. « Cela donnerait une belle image », déclare quelqu’un, « Mais j’aurais peur que cela déclenche de la violence ». Un autre poursuit en disant qu’il vaut mieux jouer avec les médias qu’avec l’extrême droite. « C’est un message fort », avance quelqu’un, « C’est quand même inclusif et pacifiste ».

Quel impact voulez-vous avoir et comment atteindre cet impact de la manière la moins violente? Les participants citent les actions contre les bouchers lillois dont les vitrines ont été brisées. « Cela a quand même permis d’ouvrir le débat », disent les activistes des droits des animaux. « Cela suscite plutôt la sympathie pour le boucher. Et c’est inutilement violent », réagissent les autres participants.  

Et cela se poursuit ainsi toute la matinée. Une discussion ouverte et honnête, au cours de laquelle les participants prennent progressivement conscience de leurs positions et rôles, de l’importance d’un discours cohérent, de questions éthiques et de la relation entre l’action et l’impact.

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Réfléchir, puis agir

« Ce qui est ressenti comme violent est une donnée subjective », déclare Rémi, « Il est très important de discuter les uns avec les autres avant toute initiative. Il faut pouvoir bien déterminer les limites de votre action. Menez des actions à visage découvert, expliquez aux médias pourquoi vous menez des actions. Un masque n’est pas une protection, au contraire ». C’est également la différence entre un manifestant et un casseur.

Rémi montre qu’on peut avoir le soutien des médias et du public quand on explique les choses en toute bonne foi et qu’on expose correctement les raisons du mouvement. Et le juge se montre alors également clément. « Il y a moins de condamnations pour les gens qui mènent les actions à visage découvert », comme le montre Rémi avec des statistiques.

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Le groupe est entre-temps bien lancé. Mais je quitte le Moulin de Wazemmes sur la pointe de pieds, reconnaissant d’avoir pu assister à cette riche discussion. Il est temps de laisser les activistes continuer leur travail sans yeux indiscrets. Le programme indique en effet « techniques et bricolage », échange de pratiques et un atelier sur les médias et les points juridiques.

Mener des actions est une véritable discipline, semble-t-il. Une discipline où il faut prendre beaucoup de choses en considération quand on veut bien faire les choses. « Un chouette groupe », déclare une joyeuse dame lors de mon départ, « Je suis heureuse d’avoir pu rencontrer des gens qui pensent comme moi. Content de constater qu’il y a autant de gens passionnés. » Je ne peux qu’approuver.

Bart Noels